Introduction

C’est par l’astronomie que l’Observatoire du Pic du Midi a acquis sa réputation mondiale, par l’observation de la couronne solaire, la cartographie des surfaces planétaires, la détermination de la période de rotation de Vénus, la préparation de l’alunissage des missions Apollo. L’astronomie est encore à l’heure actuelle le domaine d’investigation scientifique le plus important au Pic du Midi.
Mais cet Observatoire était à l’origine une station météorologique, et, au cours des ans, il a été un lieu de recherches dans bien d’autres domaines scientifiques : le magnétisme terrestre, la physique atmosphérique, la séismologie, la radioactivité naturelle, la glaciologie, les rayons cosmiques et, dans une moindre mesure, la physiologie et la recherche médicale.
La vie quotidienne au sommet était vraiment dure, à cause de l’altitude et de l’isolement. Dans les années trente, un géophysicien du Pic, Hubert Garrigue, avait coutume de dire qu’il vivait « à six ou huit heures à pied de la France ».
Les premières observations scientifiques (1706–1873)
Bien avant la construction de l’Observatoire, le sommet du Pic du Midi attire les scientifiques. En 1706, François de Plantade monte au Pic du Midi et étudie pour la première fois de façon scientifique la couronne solaire lors d’une éclipse totale. C’est l’une des toutes premières descriptions rigoureuses de ce phénomène.
En 1774, Gaspard Monge et Jean d’Arcet montent au sommet pour y étudier la pression atmosphérique et mesurer l’altitude du Pic par des méthodes barométriques, contribuant aux travaux de géodésie de l’époque.
La fondation de l’Observatoire (1873–1882)
L’histoire de l’Observatoire du Pic du Midi commence au col de Sencours, environ 300 mètres en dessous du sommet, où une station météorologique provisoire est installée en 1873.
Les deux meneurs de ce projet d’initiative privée sont un général à la retraite, Charles Champion du Bois de Nansouty, et un ingénieur, Célestin-Xavier Vaussenat. Nansouty séjourne pendant huit ans au col de Sencours, où il fait des observations météorologiques de routine. Vaussenat sillonne le pays à la recherche de financements, sollicitant des mécènes et donnant de nombreuses conférences publiques.

Les premiers terrassements au sommet commencent en 1875. La construction de l’Observatoire débute en 1878 et dure quatre ans, car les travaux ne peuvent se faire que pendant les quelques mois où le sommet n’est pas couvert de neige, entre fin juillet et mi-octobre. Le principal souci des fondateurs est de protéger les ouvriers de la foudre qui s’abat fréquemment sur ce pic isolé. Plusieurs paratonnerres sont érigés et reliés par un épais câble métallique au lac d’Oncet voisin.
L’Observatoire est inauguré en août 1882. Ses fondateurs, dans l’impossibilité d’assurer la gestion de leur œuvre, en font don à l’État, à condition que celui-ci fournisse une subvention annuelle de 30 000 francs. L’établissement devient un observatoire national sous l’autorité du Bureau Central Météorologique à Paris. Vaussenat en devient le premier directeur. Nansouty, nommé directeur honoraire, se retire à Dax.
Célestin-Xavier Vaussenat (1882–1891)
Vaussenat est avant tout un ingénieur. Il consacre tout son temps à développer l’Observatoire : il rase les alentours du sommet pour y aménager des terrasses, construit un bâtiment de stockage (appelé par la suite bâtiment Vaussenat) et le fameux « blockhaus » sur lequel sont installés les instruments de mesure météorologiques. Comme les terrasses sont couvertes de plusieurs mètres de neige huit ou neuf mois sur douze, il creuse un tunnel pour accéder au blockhaus en toute saison.

L’expérience Lemström (1883–1885)
À la demande du Bureau Central Météorologique, Vaussenat réalise une importante expérience de physique atmosphérique. L’objectif : produire des aurores boréales artificielles, comme le physicien finlandais Selim Lemström l’avait fait dans le nord de la Finlande. Vaussenat installe 200 longues perches en chêne, les répartit sur 530 mètres carrés et les relie par du fil de fer garni de 10 800 pointes métalliques. Le dispositif ne produit pas l’effet attendu, mais il attire efficacement les coups de foudre, ce qui oblige Vaussenat à s’acheter un nouveau costume et une montre.

C’est à cette époque que survient la seule tragédie majeure de l’histoire du Pic : des porteurs sont pris dans une avalanche qui cause la mort de trois d’entre eux. En novembre 1891, Vaussenat est pris d’un sérieux malaise cardiaque au Pic. Il est descendu en catastrophe par deux porteurs à Bagnères, où il meurt au bout d’une semaine.
Émile Marchand (1891–1914)
Après une longue lutte d’influence entre le Bureau Central Météorologique et l’observatoire de Paris, Émile Marchand, astronome et géophysicien expérimenté de l’observatoire de Lyon, devient le deuxième directeur. Pendant 22 ans, il collecte une considérable quantité de mesures quotidiennes : carte du Soleil, surfaces planétaires, couverture nuageuse, relevés météorologiques, électricité atmosphérique, magnétisme terrestre et séismologie. Il publie 70 articles scientifiques.

Marchand réside à Bagnères, à 27 kilomètres du Pic, où il mène les mêmes observations qu’au sommet, acquérant des informations détaillées sur l’état de l’atmosphère entre 550 et 2 876 mètres. Il est en contact journalier avec le sommet par une ligne téléphonique privée en cuivre, régulièrement endommagée par la neige, la foudre et les moutons.

Le ravitaillement est une épreuve permanente. En été, un train de mulets porte 10 à 15 tonnes de charbon, 2 tonnes de pommes de terre, 50 tonneaux de vin. Le reste de l’année, deux ou trois porteurs font l’ascension en 5 à 8 heures le dimanche après le marché de Bagnères.
Le télescope Baillaud (1906–1908)
Benjamin Baillaud, directeur de l’observatoire de Toulouse, décide de construire un télescope au Pic. Après des tests astronomiques concluants, il obtient des crédits pour une coupole et un télescope de 50 cm. En 1906, les 22 caisses pesant entre 300 et 800 kilos sont transportées au sommet par une douzaine de soldats d’un régiment d’artillerie de Tarbes. Le télescope est opérationnel en 1908.

Les premières observations de Mars (1909)
En septembre 1909, le comte Aymar de la Baume Pluvinel et son assistant obtiennent d’excellentes images de Mars qui leur permettent de démentir l’existence de canaux sur la planète rouge. Cette observation marque l’entrée du Pic du Midi dans l’histoire de l’astronomie planétaire.

Émile Marchand meurt en mars 1914. Sylvain Latreille reste seul au Pic pendant 14 mois, refusant de quitter son poste malgré la mobilisation générale, garantissant ainsi la continuité des observations météorologiques quotidiennes.
Camille Dauzère (1920–1937)
Camille Dauzère, physicien, prend la direction en 1920. Il se préoccupe immédiatement de rénover les bâtiments qui ont souffert du manque d’entretien pendant la guerre. En juillet 1922, une partie de la terrasse nord s’effondre dans le ravin. Paradoxalement, cette catastrophe est une bénédiction : elle attire l’attention des politiciens, et Dauzère reçoit d’importants crédits pendant quinze ans.

Dauzère oriente l’Observatoire vers la géophysique. Joseph Devaux y fait sa thèse sur le bilan thermique des glaciers. Hubert Garrigue étudie la radioactivité naturelle en montagne. Dauzère lui-même devient un expert national de la foudre. Au tournant du siècle, un jardin botanique d’altitude est créé sous la direction de Joseph Bouget, jardinier de Bagnères, qui publie plus de 30 articles scientifiques.

Le coronographe de Bernard Lyot (1929–1935)
Le retour vers l’astronomie se produit dans les années trente, lorsque Bernard Lyot, astronome parisien, met au point son coronographe au Pic. Cet instrument révolutionnaire permet d’observer la couronne solaire en dehors des éclipses. Il faut le talent de Lyot et la transparence exceptionnelle du ciel du Pic pour que l’expérience réussisse. En 1935, Lyot réalise les premiers films de la couronne solaire, une prouesse technique qui lui vaut une renommée mondiale.
Jules Baillaud (1937–1947)
Lorsque Dauzère prend sa retraite en 1937, personne ne veut lui succéder. Le ministère menace de fermer l’observatoire. Jules Baillaud, fils de Benjamin, se résigne malgré ses 63 ans à assumer la direction.

La défaite de 1940 galvanise Baillaud, qui estime que « notre pays a besoin de montrer que son génie et son rayonnement ne sont pas éteints ». En pleine guerre, il entreprend la transformation du télescope de son père en « lunette Baillaud » (1943), un réfracto-réflecteur utilisant l’objectif de 60 cm du télescope coudé de l’observatoire de Paris. Les pièces sont construites au milieu de difficultés d’approvisionnement et de transport inouïes.

La lunette Baillaud sert avec succès jusqu’aux années soixante pour mesurer le diamètre des planètes, cartographier leur surface et observer quotidiennement la couronne solaire. En 1946, M. Gentilli offre à l’observatoire une coupole et un télescope de 60 cm, renforçant les capacités du site.
Jean Rösch (1947–1981)
Le téléphérique et la fin de l’époque héroïque (1951)
La ligne à haute tension depuis la station d’Artigues est mise en service le 18 novembre 1949. Le téléphérique, inauguré le 23 décembre 1951, marque la fin d’une époque. Il bouleverse profondément la vie quotidienne au sommet, provoquant un clivage entre « avant » et « après », entre ceux qui ont connu les ascensions longues et difficiles dans la neige et ceux qui arrivent au sommet en costume de ville, une serviette à la main.
Les cosmiciens et le prix Nobel (années 1950)
Pendant la première décennie d’après-guerre, la priorité est donnée aux équipes de physique des rayons cosmiques. S’installent successivement au Pic des équipes de l’École Normale Supérieure (Jean Daudin), de l’université de Manchester (Patrick Blackett, prix Nobel de physique en 1948) et de l’École Polytechnique (Louis Leprince-Ringuet). En 1957, un émetteur de télévision est installé au sommet.
La cartographie lunaire pour Apollo (1955–1968)
L’astronomie se développe avec la venue de plusieurs équipes. En 1958, des astronomes solaires de Meudon installent un spectrographe à grande dispersion. Surtout, l’équipe de Zdeněk Kopal (université de Manchester) prend des dizaines de milliers de photos de la Lune au télescope Baillaud pour préparer les missions Apollo. En 1963, la NASA finance l’installation d’un télescope de 106 cm pour ce même programme.

En 1961, la coupole Tourelle est installée, abritant une lunette qui sera rebaptisée « lunette Jean-Rösch » en 2004.
Le télescope Bernard-Lyot (1964–1980)
La construction d’un grand télescope est mise à l’étude en 1964, après la disparition d’André Danjon. Les travaux de dérochement commencent en 1970 et le télescope Bernard-Lyot (TBL), avec son miroir de 2 mètres de diamètre, est mis en service en juillet 1980. Il reste à ce jour le plus grand télescope de France métropolitaine.
Le Pic du Midi contemporain (1981–aujourd’hui)
La menace de fermeture et la renaissance (1993–2000)
En 1993, un rapport d’audit international préconise de privilégier l’observatoire de Haute-Provence au détriment du Pic du Midi. L’État envisage la fermeture du site pour 1998, jugeant que les télescopes spatiaux et les grands observatoires au Chili sont plus rentables.
Face à cette menace, une mobilisation politique locale sans précédent sauve le site. La Région Midi-Pyrénées et le Département des Hautes-Pyrénées créent un Syndicat Mixte en 1994. Le projet « Pic 2000 » prévoit une réhabilitation des installations scientifiques et l’ouverture au grand public. D’importants travaux sont engagés à partir de 1996, représentant un investissement de 40 millions d’euros. Le téléphérique de service est remplacé par un nouveau téléphérique capable d’accueillir le grand public. Le site rouvre dans sa version rénovée le 28 mai 2000.
Réserve Internationale de Ciel Étoilé (2013)
En 2013, le Pic du Midi obtient le label de Réserve Internationale de Ciel Étoilé (RICE), la première en France et l’une des plus grandes au monde. Ce label impose un cadre réglementaire strict aux communes environnantes concernant l’éclairage public pour protéger les observations astronomiques de la pollution lumineuse.
Le planétarium et la candidature UNESCO (2018–)
En 2018, un planétarium est aménagé dans l’historique coupole Baillaud, la plus ancienne du site, renforçant l’offre de découverte pour le grand public.
Une démarche de candidature au patrimoine mondial de l’UNESCO, entamée en 2012, est en cours d’instruction. Cette candidature, portée par les collectivités locales, s’appuie sur l’exceptionnelle valeur scientifique et historique du site, plus de 150 ans d’observation ininterrompue à 2 877 m d’altitude.
Depuis son ouverture au public en 2000, le Pic du Midi a accueilli plus de 2,75 millions de visiteurs. En 2024, le site a battu son record d’affluence avec 145 000 visiteurs, générant 10 millions d’euros de chiffre d’affaires et un excédent d’exploitation de 712 000 euros.
Sources
Le texte de cette page est largement basé sur les travaux d’Emmanuel Davoust, astronome émérite à l’IRAP et membre fondateur de la Commission du Patrimoine de l’OMP, auteur de L’Observatoire du Pic du Midi, Cent ans de vie et de science en haute montagne (CNRS-Éditions, 2000).
Bibliographie
Baillaud, B., Bourget, H., 1903, Comptes Rendus Acad. Sci., 136, 1417
Baillaud, J. 1924, Bulletin astronomique, 2ème série, 4, 275
Bouget, J. 1935, Comptes Rendus Acad. Sci., 200, 1241
Davoust, E. 2000, L’Observatoire du Pic du Midi, Cent ans de vie et de science en haute montagne, CNRS-Éditions
de la Baume Pluvinel, A., Baldet, F., 1909, Comptes Rendus Acad. Sci., 149, 837
Dollfus, A. 1961, The Solar System, vol III, Planets and satellites, Chicago : University of Chicago Press
Lyot, B. 1939, Monthly Notices of the Royal Astronomical Society, 99, 580
Sources en ligne
Wikipédia — Observatoire du Pic du Midi
Pic du Midi — 25 ans d’ouverture au public
France Sud-Ouest — La longue et belle histoire de l’observatoire
Emmanuel Davoust
Texte adapté et enrichi par la Commission du Patrimoine de l’OMP, 2026
